Infolettre - septembre 2025
- Anik Pelletier

- 23 sept. 2025
- 5 min de lecture

J’ai mis du temps à rédiger cette infolettre. D’abord par manque d’inspiration. Puis en raison de ce tsunami de nouvelles en lien avec la langue, que je voulais analyser pour me faire une tête, comme on dit. Alors, finalement, cette infolettre est plutôt longuette, mais éclairante, je l’espère.
La langue n’a jamais fait autant parler d’elle, il me semble. Et pas nécessairement pour les bonnes raisons. Du discours haineux de la droite états-unienne à la censure de ses détracteurs, en passant par le cri du cœur de Kim Thúy et l’interdiction de certaines techniques d’écriture inclusive dans les communications de l’État québécois, on en voit de toutes les couleurs depuis quelque temps.
Je l’ai déjà dit ici : le choix des mots est une prise de position. Les mots sont politiques. Leur utilisation a des conséquences réelles. Leur interdiction aussi. Réduire quelqu’un au silence ou l’effacer du vocabulaire, c’est déclarer que cette personne n’a pas de valeur. Il est de plus en plus difficile de s'exprimer dans le respect, parce qu'on dirait qu'il faut crier et insulter pour se faire entendre.
J'essaie de mon côté de demeurer dans la nuance, même si parfois j'aurais envie de hurler ma frustration de voir tous ces reculs que subissent les femmes, les minorités, les personnes immigrantes et tous ces boucs émissaires qui ne demandent qu'à faire leur petit bout de chemin en paix. J'ose espérer que la petite pierre que j'ajoute à l'édifice de l'inclusion contribuera à bâtir un monde meilleur.
La controverse Kim Thúy
Si vous suivez un tant soit peu l’actualité québécoise, vous avez sûrement entendu parler du cri du cœur de Kim Thúy au sujet du discours ambiant au sujet de l’immigration. Plutôt que de paraphraser l’autrice bien connue, je retranscris ici une grande partie de ses propos tenus à l’émission Tout le monde en parle.
« J’ai le cœur brisé parce que je ne reconnais pas le discours, ce qu’on entend dans les mots. Je trouve que les mots qu’on utilise ces temps-ci sont très durs. »
« On parle beaucoup plus d’immigration. Soudainement, on se réfère à moi en tant qu’immigrante et non plus juste Kim, quelqu’un qui habite à côté de chez moi ou qui va à l’épicerie. »
« On croit que le discours politique est très loin de la population, mais en fait, le discours a un effet direct sur comment on se voit. »
Au sujet de la capacité d’accueil : « On a un meilleur vocabulaire que ça pour vraiment illustrer notre intention. Pourquoi on ne dirait pas la volonté de recevoir? Pourquoi on ne dirait pas on aimerait recevoir ou accueillir X nombre d’immigrants? Ou sinon, nous planifions recevoir X nombre d’immigrants. Et on peut dire exactement le même nombre, mais dans la tête, on pense différemment. Et le mot a son poids. Par exemple, au lieu de parler de l’immigration comme un coût, pourquoi on ne parle pas en termes d’investissement? »
« Quand on donne le bon discours, sinon la bonne posture, toute la population peut travailler ensemble. »
Le vivre-ensemble n’est pas toujours facile, mais on peut éviter d’ajouter une couche de complexité et de malaise en faisant attention aux mots qu’on utilise. La communication inclusive, ce n’est pas uniquement une question de masculin ou de féminin, mais de posture globale qu’on adopte pour démontrer son ouverture à la différence et favoriser des échanges harmonieux.
Parlant de communication inclusive…
L’écriture inclusive dans les communications de l’État québécois
Le ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, a annoncé mercredi que les mots émergents (ça s’appelle en fait des néologismes) et les doublets abrégés seront désormais interdits dans toutes les communications de l’État.
Le Journal de Montréal indiquait que les ministres concernés devront « adopter des mesures pour appliquer une règle similaire aux écoles, aux centres de services scolaires, aux cégeps et aux universités, ainsi que dans le réseau de la santé. » Cependant, le ministre Roberge aurait indiqué plus tard dans la journée que les cégeps et universités n’étaient pas visés.
En entrevue avec Mario Dumont à TVA, M. Roberge a déclaré : « le problème c’est qu’on a constaté que dans les dernières années dans les ministères, dans les organismes, au gouvernement, dans les municipalités, les gens, bien intentionnés, n’ayant pas de directive claire, se sont mis à utiliser ces néologismes-là pour bien faire. »
Ce qui n’a pas été mentionné à grande échelle, mais que M. Roberge a mentionné au passage à TVA, c’est que ces directives existent déjà. En effet, l’Office québécois de la langue française a publié en 2018 un Avis d’officialisation dans la Gazette officielle. Sur son site, l’OQLF mentionne que « dans un souci d’exemplarité, les organisations de l’Administration doivent en tenir compte dans leurs écrits. » Alors pourquoi créer une tempête dans un verre d’eau? N’aurait-il pas suffi que le gouvernement envoie un rappel à ses troupes?
L’Office a même créé une formation gratuite (pas aussi bonne que la mienne, c’est certain) sur la rédaction épicène. Peut-être que l’Administration aurait besoin de mes services pour une formation en bonne et due forme? 😉
Comme je l’ai mentionné sur LinkedIn, cette nouvelle ne change pas grand-chose pour moi. Ceux et celles qui ont suivi mes formations savent que j'enseigne ces procédés, mais que je les utilise très peu, leur préférant des techniques plus subtiles. SAUF si quelqu'un me demande spécifiquement d'utiliser un pronom et des accords précis.Est-ce que je suis déçue de cette décision qui vient se mêler de la façon dont on manie la langue? Un peu, mais rappelons-nous que cette interdiction touche les communications de l'État, pas les autres. Parce que de toute façon, l'État ne peut pas (encore) contrôler la manière dont le privé communique.Et comme je le dis toujours : c'est l'usage qui fait foi de tout. On verra bien ce que l'avenir nous réserve.Et je me demande bien pourquoi, aux yeux du ministre Roberge, les doublets abrégés avec les parenthèses ou les crochets sont acceptables, alors que ceux formés avec le point ne le sont pas. Est-ce que conseiller(-ère)s est plus lisible que conseiller·ères? 🤔
Alors longue vie à l'écriture inclusive!
Quand la haine de l’écriture inclusive mène au tribunal
En France, neuf hommes ont été jugés pour cyberharcèlement à caractère sexiste, menaces, appels au suicide et incitation au crime. L’histoire remonte à 2022 à la suite d’une émission où une artiste aurait voulu sensibiliser aux répercussions de l’usage du masculin « neutre ». Dans le contexte mondial actuel où la violence verbale foisonne, on se désole, mais on ne se surprend pas vraiment, de la tournure des événements. La décision sera rendue le 10 novembre.
J’allais enchaîner avec la distorsion linguistique, mais je vous en reparlerai le mois prochain.

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