Implications éthiques du langage inclusif en traduction
- Anik Pelletier

- 4 mars
- 3 min de lecture

J’aime me tenir au courant de ce qui se passe dans le monde de la francisation, de la communication inclusive et accessible, de la traduction et de la linguistique. Je me régale donc depuis quelques semaines avec des articles, des livres et même une thèse de doctorat! Je viens de terminer la thèse de doctorat signée Maria Begona Martinez Pagan, intitulée Ethical implications of inclusive language for professional translators, interpreters and their teachers. Comme son titre le sous-entend, l’objectif de cette thèse était d’étudier les implications éthiques du langage inclusif pour les traducteurs, traductrices et interprètes, ainsi que le personnel enseignant.
Lire – et comprendre – une thèse de plus de 400 pages, même sur un sujet qui m’intéresse et qui m’est familier, n’a pas été une mince affaire. On ne lit pas ce genre de texte comme on lirait une chronique sur la couleur mode chouchou au printemps 2026 (qui est la couleur chartreuse, soit-dit en passant).
Alors, qu’est-ce que j’en ai retenu, de cette fameuse thèse? Que le langage inclusif n’est pas un geste politique, mais un aspect intrinsèque de l’éthique professionnelle à laquelle les practiciens et practiciennes de la traduction et de l’interprétation doivent s’astreindre. C’est une question d’équité, de justice et de dignité humaine, des notions très chères à l’autrice. Elle va même jusqu’à remettre en question la traditionnelle neutralité en traduction. Je cite ici (dans la langue de rédaction de la thèse) :
« By positioning inclusive language as both a linguistic and social justice issue, this research challenges traditional notions of translation neutrality and advocates for a more engaged, responsible, and equitable approach to linguistic mediation grounded in ethics of care. The implications of this study extend beyond the academic realm, influencing professional practices, educational policies, and broader social debates about the power of language to shape human experiences. »
Loin de mettre des lunettes roses, l’autrice avoue que l’intégration de ces notions dans les tâches de traduction pose certains défis. En voici quelques-uns :
La capacité d’action des langagiers et langagières est généralement limitée par des facteurs externes : contraintes de temps et de ressources, charge de travail, priorités des parties prenantes, etc. L’éthique, c’est bien beau, mais ça ne paie pas le loyer.
Le langage inclusif s’ajoute à la multitude de choix linguistiques, de positions idéologiques et d’attentes professionnelles à gérer au quotidien.
Il n’est pas toujours facile d’évaluer la présence ou l’absence de formes inclusives dans le texte source, puis de les reproduire dans la langue cible de façon équivalente.
Il est illusoire de croire qu’il existe une solution appropriée pour l’ensemble d’un groupe, puisque même les groupes minoritaires ne sont pas homogènes.
Le non-respect du niveau d’inclusivité du texte source peut être considéré comme de la censure, dans un sens comme dans l’autre.
La thèse aborde également les difficultés que posent les technologies en traduction, sujet incontournable à l’ère de la traduction par IA. Voici donc en rafale :
Les biais en traduction, y compris en traduction automatique, causent des préjudices. Ces préjudices sont à la fois représentationnels, allocatifs et différentiels.
Le recours croissant à la traduction automatique sans supervision soulève des questions de responsabilité algorithmique, puisque les décisions sont de plus en plus prises par des systèmes plutôt que par des humains.
Des enjeux éthiques apparaissent lorsque la post-édition d’une traduction automatique contient un langage biaisé ou discriminatoire. Corriger ces biais devrait faire partie intégrante du mandat de traduction.
Ces problèmes persisteront tant que les systèmes de traduction automatique seront entraînés sur des textes biaisés et développés sans réelle priorité accordée à leur correction.
On doit former les post-éditeurs et post-éditrices à reconnaître et corriger les biais discriminatoires. Reste toutefois la question de la liberté réelle dont ils et elles disposent de modifier les résultats de la machine.
C’est précisément cet espace de décision qui distingue le travail humain de la traduction automatique. Mais il n’existe jamais une seule solution parfaite pour traduire.
Les choix en traduction ne sont ni automatiques ni simples, ce qui explique en partie pourquoi l’intervention humaine demeure essentielle.
L’autrice appelle au développement d’outils de traduction plus adaptables, participatifs, personnalisables et guidés par des principes éthiques, afin de soutenir l’usage du langage inclusif.
La thèse présente également les résultats d’une expérience auprès de cohortes étudiantes en traduction ayant reçu une courte formation sur le langage inclusif. L’expérience a démontré une augmentation notable de l’utilisation du langage inclusif, confirmant ainsi l’hypothèse selon laquelle des initiatives pédagogiques ciblées peuvent favoriser l’adoption de pratiques linguistiques inclusives. Le langage inclusif peut être enseigné efficacement dans les programmes universitaires en traduction.
Il y a bien évidemment beaucoup plus de matière à réflexion dans ce travail colossal. Si j’ai su piquer votre curiosité, vous pouvez aller en lire davantage en consultant directement ladite thèse, disponible gratuitement en espagnol et en anglais (le lien se trouve au début de ce texte).


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